A Charleroi, comment nourrir la ville ?

©Alexis Haulot

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Un cercle imaginaire se dessine autour de Charleroi et de sa métropole. A l’intérieur de cette zone urbaine, les producteurs nourrissent les consommateurs. Objectif qualité, servi par des circuits courts.

Reportage 

Valentine Van Vyve

Dans l’ancienne étable de la ferme de son grand-père, Catherine Tellier a installé de longs étals. Quelques cagots de légumes y sont posés. Un frigo attend la livraison de fromages. Bientôt, Philippe, paysan-boulanger, viendra livrer son pain. Alors, les habitants de la localité passeront la porte métalique et iront à la rencontre des producteurs, comme ils le font depuis plus de deux ans.

De l’étable à l’étal, co-construire un nouveau modèle

Deux fois par semaine, “La botte paysanne” ouvre les portes de son magasin. Dix producteurs ont décidé de se regrouper au sein de cette coopérative de producteurs bio de Sivry, au sud de Charleroi, dans la botte du Hainaut et de “mettre en commun et au service d’une philosophie, des moyens humains et financiers”. C’est une manière “d’avoir les reins plus solides”, commente Catherine Tellier. Car la situation des producteurs, à fortiori du bio, est loin d’être simple. “Ce n’est pas notre métier, de vendre”, explique-t-elle d’ailleurs. Cette activité est néanmoins devenue nécessaire tant elle constitue une source directe de revenus. “On ne fonce pas dans le mur, on y est”, déclare la coordinatrice et cofondatrice de la coopérative carolo lorsqu’elle aborde la situation des producteurs et du système économique qui détermine leur activité.

Selon Catherine Tellier, la survie des producteurs passera par la dynamique collective. "On tâtonne, mais ensemble. On avance...", dit celle qui veut que l'on envisage l'agriculture comme un projet économique.

Selon Catherine Tellier, la survie des producteurs passera par la dynamique collective. "On tâtonne, mais ensemble. On avance...", dit celle qui veut que l'on envisage l'agriculture comme un projet économique.

Pour sortir de l’ornière, pas de marche arrière mais un travail collectif tant pour enclencher la vitesse supérieure que pour changer d’échelle et peser sur le circuit alimentaire. “Il faut apprendre à travailler ensemble”, soulève Catherine Tellier. Ici mais pas seulement. Car la Botte paysanne compte parmi la vingtaine de producteurs s’étant engagés à “co-consrtuire” la Ceinture agricole de Charleroi Métropole (CACM).

“C’est un cercle imaginaire autour d’une zone urbaine de 29 communes. On y produit le plus possible d’aliments pour la population inclue dans ce cercle. Il s’agit d’une nourriture saine et de qualité, locale et bio ou en transition vers le bio”
Stéphane Lejoly, coordinateur de la Ceinture de Charleroi Métropole

Si la “raison d’être” est de nourrir les habitants, ce sont les producteurs de ces aliments qui ont été en premier lieu consultés.

Depuis le début de l’année, la SAW-B, fédération pluraliste d’entreprises d’économie sociale à l’initiative du projet avec Espace-Envrionnement et Bio-Wallonie, a mis à contribution les producteurs du bio désireux de s’impliquer dans le processus. “Une multitude d’acteurs et de regroupements existent déjà sur le territoire. Nous partons des dynamiques en place pour construire un projet sur-mesure, qui tienne compte des particularités territoriales, des besoins perçus, des difficultés exprimées et des potentialités réelles”, explique Stéphane Lejoly.

Une ceinture alimentaire, pour quoi faire ?

Des ceintures alimentaires, il en existe trois en Wallonie. Liège, pionnière en la matière, a lancé sa version en 2013 et fait figure de modèle pour ses petites sœurs de Verviers et de Charleroi, initiées en 2017. S’il y a des particularités pour chacune d’elles, elles se rejoignent sur leur objectif : nourrir les habitants d’un territoire avec une alimentation de qualité produite localement. Ces initiatives, jugées “ambitieuses” par ceux qui les portent, reflètent une “vision de la société dans lequel on prend soin de l’humain et de la terre” autant que le choix d’“un système économique” dans lequel l’alimentation “redevient un vrai projet de société”, explique Barbara Garbarczyk, chargée de projets pour SAW-B.

Les consommateurs y voient leur accès favorisé vers une alimentation de qualité, labélisée bio ou non ; les petits producteurs sont soutenus grâce notamment à l’accès au marché local. Ceci en plus des gains en terme de santé et d’impact environnemental. En améliorant les conditions de travail des producteurs, les ceintures alimentaires espèrent par ailleurs contrer la disparition massive de fermes. En Belgique, 68 % d’entre elles ont disparu entre 1980 et 2016, selon le SPF Économie.

“Le cœur de la démarche, c’est un état d’esprit de coopération, de durabilité et d’équité”, résume Barbara Garbarczyk. Il n’y est pas question de commencer d’une page blanche. “L’approche territoriale est la clé de la dynamique, l’on part de ce qui existe déjà mais aussi des besoins exprimés.” Le but est de fédérer ces acteurs et leurs énergies, d’huiler le système logistique et de susciter la “solidarité tout au long de la filière”. Producteurs, distributeurs et consommateurs co-construisent un modèle sur mesure dans lequel chacun “dépasse les intérêts partisans”.

Des terres et un circuit de distribution

L’enjeu est de relocaliser la production alimentaire et d’assurer un circuit de distribution local aux producteurs. “Cette garantie de pouvoir écouler la marchandise et qu’il y ait des mangeurs au bout du circuit (court) nous permettrait de pouvoir envisager l’avenir plus sereinement”, se réjouit Catherine Tellier.

“La barre est mise haute. Aujourd’hui, on n’est pas capable de nourrir 500 000 personnes avec des produits bio.”
Catherine Tellier, co-fondatrice de coopérative La botte paysanne

Et de pointer le manque de producteurs. La faute à un écueil de taille : celui de l’accès à la terre, compliqué par des prix élevés, la difficulté d’accès aux prêts bancaires ; la concurrence des gros producteurs ; les baux à ferme, site en vrac celle qui se dit “productrice de matière grise”. “Il manque par ailleurs des chaînons intermédiaires, principalement dans la transformation des produits. Mais cela, ce sera pour plus tard”, ajoute Stéphane Lejoly.

La ceinture vise à assurer au plus possible des liens entre les acteurs de la production, de la transformation et de la distribution et de faciliter la logistique pour que les produits se retrouvent dans l’assiette des citoyens de Charleroi et de sa métropole. Les circuits courts y sont privilégiés “sans chercher à éliminer tous les intermédiaires mais à mieux coordonner, de manière locale, l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement”, précise Barbara Garbarczyk, chargée de projets à la SAW-B.

La coopérative de producteurs biologiques "permet d'avoir les reins plus solides", explique Catherine Tellier. Il en va de même pour la Ceinture alimentaire, pense-t-elle.

La coopérative de producteurs biologiques "permet d'avoir les reins plus solides", explique Catherine Tellier. Il en va de même pour la Ceinture alimentaire, pense-t-elle.

Rendre accessible sans appauvrir

“Le citoyen-mangeur doit montrer sa volonté de manger mieux et plus éthique. Alors, seulement, on pourra changer de paradigme. Mais la conscience des enjeux est encore peu développée”, soulève Catherine Tellier. Dans son étable aménagée, un espace est dédié à la lecture et à l’échange. Elle y organise des débats et des conférences autour de la thématique de l’alimentation durable et raisonnée. “Les mangeurs sont intéressés de savoir comment l’on produit”, dit-elle. Ce n’est pas généralisé. Mais nécessaire. “Il faut qu’ils comprennent ce qui se cache derrière un prix et pourquoi celui-ci est plus élevé quand il s’agit de bio. Du bio moins cher que du conventionnel, c’est du délire !”, poursuit-elle.

Si c’est par la porte de la santé que l’on attire le mieux l’attention du citoyen, observe Barbara Garbarczyk, l’argument du prix est primordial alors que “Charleroi et sa métropole sont un des territoires les plus pauvres du pays”, ajoute la chargée de projets. Pourtant “l’enjeu est bel et bien de rendre la nourriture de qualité accessible à tous”, explique-t-elle. “La SAW-B est un acteur d’économie sociale et se bat contre la persévérance des inégalités sociales systémiques”, appuie la chargée de projets.

L'accès à l'alimentation bio est freiné par le manque de moyens et de connaissances autant qu'affaiblie par un sentiment d'illégitimité partagé par une partie plus précarisée de la population.

L'accès à l'alimentation bio est freiné par le manque de moyens et de connaissances autant qu'affaiblie par un sentiment d'illégitimité partagé par une partie plus précarisée de la population.

“Il faut parvenir à déterminer un prix juste, pour tous les maillons, soulève Stéphane Lejoly. Rendre accessible sans appauvrir, l’équation est compliquée”.

“Proposer des produits bio peu chers mène à ce cercle vicieux : pour rendre accessible ces produits aux consommateurs aux revenus modestes, on risque d’appauvrir les producteurs”.
Barbara Garbarczyk

Alors que chaque jour, des agriculteurs jettent l’éponge ou ont du mal à trouver repreneur, ceci est difficilement défendable. “Proposer des prix abordables pour le consommateur et viables pour le producteur est un enjeu de taille et implique un travail collectif”, ajoute-t-elle.

“Les freins sont financiers, mais aussi culturels. Certaines personnes ne se sentent pas légitimes et n’osent pas entrer dans les magasins qui font du bio”.
Stéphane Lejoly, coordinateur de la Ceinture de Charleroi Métropole

La CACM a donc mis en place, grâce à Espace-Environnement, une “démarche inclusive, une approche ouverte qui prend en compte la réalité des citoyens”, décrit Barbara Garbarczyk. Le but étant de les informer et d’initier une forme de mobilisation citoyenne autour de cet enjeu qu’est l’alimentation.

“Aujourd’hui, dans une série de domaines, les citoyens prennent les choses en main. Mais on risque de s’épuiser. Il faut que ce soutien aux modèles émergents soit repris par le politique”, pense Catherine Tellier. Elle, se dit “prudente” face à l’ambition du projet. Mais n’en espère pas moins. Cette ceinture alimentaire, c’est, dit-elle, un moyen de “faire bouger les lignes”.

Vidéos : Valentine Van Vyve

Photos : Alexis Haulot