Redonner vie
à la terre

©Jean-Luc Flémal

©Jean-Luc Flémal

De nombreuses terres agricoles sont épuisées par des décennies d'exploitation intensive.
Dans le Brabant wallon, l'asbl Regenacterre veut remédier à ce phénomène en aidant les agriculteurs à déployer, étape par étape, des pratiques agroécologiques rentables et productives à grande échelle.

Reportage 

Gilles Toussaint

5, 4, 3, 2, 1… Go! Reposant sur un support en fil de fer, les deux mottes de terre sont plongées dans un récipient rempli d'eau. En une cinquantaine de secondes à peine, celle de droite – couleur chocolat au lait – se désagrège de façon spectaculaire. Dans le bocal voisin, l'autre motte – qui tire davantage vers le chocolat noir – se gorge progressivement d'eau, tout en conservant sa structure.


« Les deux échantillons proviennent pourtant de la même parcelle de terre, commente Nicolas Verschuere. Mais l'une provient d'une partie cultivée de façon conventionnelle ; l'autre d'une partie sur laquelle on applique depuis quelques années les principes de l'agriculture régénérative. » D'un côté, à force d'exploitation intensive année après année, la terre est « stérilisée », dénuée de toute structure faute de matière organique et en l'absence de système racinaire qui l'aiderait à renforcer sa trame, comme une pièce de tissu.

0,4 % - Augmenter de 0,4 % par an la quantité de carbone stockée dans les sols permettrait de stopper l'augmentation de CO2 dans l'atmosphère liée aux activités humaines, selon les promoteurs de l'initiative « 4 pour 1000 » lancée en 2015 lors du sommet climat de Paris.

« Le coté brun du sol, c'est la matière organique, le carbone, poursuit notre guide. Quand on parle de CO2 capté par les sols, ce n'est pas seulement des plantes qu'il s'agit. Cela concerne aussi les bactéries, les champignons, les nématodes, les insectes qui s'y trouvent... Une seule cuillère à café de terre contient des milliards de micro-organismes. La première motte contient peut-être 1 % de matière organique, alors que l'autre en contient le double ou le triple. Cela paraît peu, mais cela fait une énorme différence sur la fertilité du sol, son pouvoir épurateur et sa capacité à résister à l'érosion quand il pleut. »

Un coup de bêche dans un champ situé à l'écart offre une autre illustration de cette réalité. La présence en nombre de vers de terre est en effet aussi un bon indicateur de l'état de santé du sol, explique encore l'agronome. « Ils font le boulot de charrue et d'irrigateur. Leurs galeries créent des canaux qui permettent de faire circuler l'eau et les nutriments. Les racines des plantes s'en servent comme ascenseurs pour se déplacer dans la terre. »

Faire tomber les freins

Cette philosophie agroécologique, Nicolas Verschuere l'expérimente depuis plusieurs années à la Ferme des Noyers, une exploitation de Corroy-Le-Grand, mais également via ses activités de consultant dans le cadre de Soil Capital, une société de conseil qu'il a créée avec plusieurs partenaires partageant l'ambition de diffuser ces pratiques le plus largement possible en Belgique et à l'étranger.

En 2016, il a également participé à la fondation de l'asbl Regenacterre avec une quinzaine d'agriculteurs. « La mission de Regenacterre est de fournir un conseil indépendant à ses membres pour les aider à mener à bien cette transition vers l'agriculture régénérative », explique son directeur Frédéric Muratori.

Preuve que cette démarche répond à une attente croissante, après trois ans d'existence l'association compte une soixantaine de membres. En choisissant de la rejoindre, ceux-ci bénéficient d'une palette de services : des conseils fournis par des agronomes de terrain ; la possibilité de réaliser des achats en commun de semences et d'intrants ; la possibilité de faire appel à des machines spécifiques qui appartiennent à l'ASBL; d'assister à des conférences données par des spécialistes ; des visites de terrain…

« Nos membres ont des profils très variés, poursuit M. Muratori. Le fait d'être en groupe permet d'affronter plus facilement le regard des voisins, ou parfois même de parents, qui reste un frein au changement très important dans le monde agricole. Cela permet aussi de se dégager de l'influence des technico-commerciaux qui vendent les produits et apportent des conseils qui ne sont pas complètement indépendants. Il y a un conflit d'intérêts évident. En France, la loi impose dorénavant une nette séparation entre les vendeurs de pesticides aux agriculteurs et ceux qui les conseillent. »
Avancer à plusieurs de front permet en outre de comparer les expérimentations testées par les uns et les autres, d'échanger résultats et conseils pour progresser ensemble.

Une stratégie des petits pas

Le but des fondateurs de Regenacterre est d'enclencher un changement d'échelle. Certes, les initiatives de petits permaculteurs ou d'agriculture urbaine se multiplient et vont dans la bonne direction, mais cela ne suffira pas, résume Nicolas Verschuere. « Aujourd'hui, une exploitation agricole conventionnelle n'est pas capable d'encaisser un changement brutal et de se passer de produits phytos ou d'aller vers le bio du jour au lendemain », complète-t-il.

Les traitements sont adaptés à ce dont la plante a vraiment besoin, notamment pour développer son propre système immunitaire plutôt que de dépendre des produits.
Chuck de Liedekerke

Regenacterre les accompagne donc dans l'élaboration d'une stratégie globale, qui leur permet de progresser pas à pas. « Il faut faire tomber les craintes qui existent dans leur tête, embraie Chuck de Liedekerke, qui a choisi de mettre ses compétences de financier au service d'actions qui apportent des solutions à ses préoccupations personnelles pour l'environnement et la sécurité alimentaire. Durant la première année, la première étape consiste à démontrer qu'ils peuvent réaliser de grosses économies en diminuant les intrants. Chaque année, nos membres réalisent ainsi un gain de minimum 50 euros par hectare sans perte de rendement. »

Se libérer des vieilles recettes

Témoignage

Ardennais d'origine, Luc Joris a repris la gestion d'une exploitation appartenant à un propriétaire privé du Brabant wallon depuis deux ans. Quelque 225 hectares qu'il cultive en se tournant vers les techniques de l'agriculture régénérative.

« J'ai commencé sur cette parcelle d'une quarantaine d'hectares qui a servi de laboratoire pour le reste de la ferme . Aujourd'hui, on étend cela à toute l'exploitation. Je ne laboure plus qu'une petite dizaine de pourcents des terres parce que j'ai encore certains a priori à lâcher la charrue », sourit-il.

Pour un agriculteur, le recours au labour est « une recette » que l'on applique sans trop se poser de question car, couplée à l'utilisation d'intrants, elle simplifie fortement le travail avec un résultat presque garanti. Le revers de la médaille, c'est que cette méthode épuise les sols. « On est sur un terrain qui a été exploité de façon très intensive depuis 40 ans, avec une terre labourée en profondeur. Les dégâts étaient clairement visibles au niveau de la qualité des sols et de l'érosion, c'est ça qui a été l'élément déclencheur pour le propriétaire de l'exploitation. Il y a cinq ans, on y avait planté des pommes de terre et les pluies ont entraîné des ruissellements catastrophiques. Il y a eu des coulées de boues de 30 cm dans les rues », poursuit-il en indiquant les habitations en contrebas du champ.

« Ce n'est juste pas possible. Quand la terre s'en va, la fertilité s'en va. Et cela donne une très mauvaise image du monde agricole. »
Luc Joris - Agriculteur

Retrouver la connaissance des sols

Pour opérer cette transformation, Luc Joris s'appuie sur les services de Regenacterre. « Je suis ingénieur agronome, mais même avec un bon bagage, on ne peut pas tout savoir. Quand on s'engage dans des pratiques comme celle-là, il faut de la formation et du suivi. Ils m'apportent le soutien scientifique dont j'ai besoin. »
Car avec ce type d'agriculture, il n'y a pas de « recette » justement. « C'est de l'observation au cas pas cas. Il faut venir avec sa bêche et choisir la technique de travail qui convient. »
Outre le non-labour ­ appliqué notamment à des cultures de pommes de terre et de chicons ­ , Luc Joris a recours à diverses autres méthodes : pâturage par des moutons, plantation de froment en association avec du pois d'hiver, de colza avec une légumineuse… Certaines pratiques qu'il impose également aux prestataires qui louent des parcelles de l'exploitation : « Il y a beaucoup de réticences au départ, mais finalement ils en sont contents. »

La rentabilité au rendez-vous

Le bilan global, souligne-t-il, est positif. « Le rendement est identique et j'espère qu'il sera, à terme, un peu meilleur ». Les semences de couverts végétaux variés sont le principal investissement pour restaurer la qualité des sols. Un coût marginal à l'échelle d'une exploitation.
S'affilier à Regenacterre représente quelques milliers d'euros pour une ferme de ce type, mais ce montant est compensé, plaide-t-il encore. Les gains sur les achats groupés de semences et de produits, l'utilisation de la machine de semis direct de l'association - ­ « qui ne serait pas rentable si on devait l'acheter seul » ­- lui permettent de rentrer largement dans ses frais. Le choix du suivi agronomique pour certaines cultures se fait en outre à la carte et s'avère, lui aussi, payant. « Grâce à la connaissance technique de Sylvain (l'agronome de terrain de Regenacterre, NdlR), je réduis fortement la quantité de produits pulvérisés. Là je viens de croiser des gens qui pulvérisent et ça me rend malade. Il y a trop de vent. Ils mettent un produit qui leur coûte très cher dans de mauvaises conditions, donc ils vont devoir en mettre plus pour un moins bon résultat. Pour leur propre rentabilité, ils ne devraient pas faire ça maintenant. Et en plus ils s'exposent et ils exposent les riverains. C'est fou. »
Pas à pas, essai par essai, Luc Joris compte donc poursuivre cette transition agronomique. Au point de passer un jour totalement au bio ? Pour les exploitants de grandes cultures qui restent tributaires du marché et de ses standards car ils n'ont pas la possibilité de transformer et de vendre eux-mêmes leurs produits, ce scénario lui semble peu réaliste à l'heure actuelle. « Mais je ne suis pas fermé à cette idée. Peut-être que dans dix ans, la logique voudra que le bio devienne le standard. »

En faire une évidence

Pragmatique, cette approche permet de dégager des moyens qui peuvent ensuite être réinvestis dans une série d'autres mesures : mise en place d'un système cultural basé sur des rotations longues, réintroduction de bétail en pâturage dans ces rotations quand c'est envisageable, semis direct sans labour, utilisation de couverts végétaux diversifiés qui protègent et nourrissent le sol entre les phases de cultures, association de plantes compagnes… A chaque fois, les choix sont adaptés aux besoins de l'agriculteur et à sa réalité de terrain.

En ligne de mire, arriver à terme à rétablir la santé et donc la productivité des sols en se passant au maximum de produits phytosanitaires. Pour celui qui le souhaite, la marche à franchir pour passer au bio est alors beaucoup moins élevée, analyse encore Nicolas Verschuere.
« Notre but est vraiment de trouver le meilleur équilibre exploitation par exploitation et que les agriculteurs n'aient aucun doute sur le fait que l'agriculture régénérative est la voie la plus intéressante tant sur le plan de la rentabilité économique que de l'environnement. Il faut rendre cela désirable car les deux enjeux doivent aller de pair, ce n'est pas l'un ou l'autre », conclut Chuck de Liedekerke

Vidéo : Jean-Luc Flémal et Gilles Toussaint
Photos : Jean-Luc Flémal et Gilles Toussaint

©Jean-Luc Flémal

©Jean-Luc Flémal