Electro, boulot, Cyréo

©Jean-Luc Flémal

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Revaloriser le petit électro usagé, prolonger la vie des bâches publicitaires, entretenir les cimetières et les bornes de canalisation de gaz. Cyreo mise sur des filières manuelles pour favoriser tant l'impact positif sur l'environnement que l'emploi de personnes qui en sont éloignées.

Reportage 

Valentine Van Vyve

Debout à côté de la camionnette, Sébastien, Christian, Jacques et Mathieu s'arrêtent quelques minutes. Ils reviennent d'un périple à Couillet et Ransart, dans le sud du Hainaut. Une matinée à collecter des dizaines de petits appareils électroménagers. Désormais empilés dans de grands bacs gris, cafetières, mixers, fers à repasser et ventilateurs usagés trônent fièrement au centre de la pièce de stockage.

« Aujourd'hui, les quantités ne sont pas énormes », commente Christian, réparateur en chef chez Cyréo. Plusieurs fois par mois, la petite équipe se rend chez ses partenaires : ressourceries, sociétés à finalité sociale, détaillants, Commission européenne... pour y collecter les matériaux nécessaires à son travail. Car chez Cyréo, les petits appareils électro usagés représentent de réelles richesses.

Si les filières du réemploi sont de manière générale bien développées, « le petit électro est délaissé car jugé peu rentable. Ces produits, à l'état neuf, coûtent en effet peu cher. Pourtant, il a un bon potentiel de développement pour la réutilisation », estime Vincianne Gilard, fondatrice de cette coopérative à finalité sociale.

Partant du constat qu'il n'existait aucun centre de réutilisation de petit électro en Région wallonne, Cyréo a donc mis en place en mai 2015 un atelier de réutilisation qui collecte, répare et revend ces équipements.

23 tonnes - Les ouvriers récoltent 23 tonnes de petit électro par an. Après un tri méticuleux de ce qui est réparable ou pas, 7 sont finalement vendues, soit environ 1000 objets chaque année.

La société gembloutoise considère les problématiques environnementales comme des opportunités. Les biens usagés, loin d'être des déchets à valeur négative, constituent des ressources et sont générateurs d'une activité économique créant des emplois à destination des travailleurs précarisés.
« C'est une nécessité, en Région wallonne, où de nombreuses personnes rencontrent de grandes difficultés à trouver un emploi par manque de qualification et d'aptitude au travail», justifie Vincianne Gilard (lire ci-dessous). Le taux de chômage s'y élevait, en février, à 10 %.

Un emploi, un tremplin

«On part du principe de donner sa chance, en tout état de cause », insiste Vincianne Gilard. Les personnes qui intégreront le programme de formation professionnalisante chez Cyréo sont d'abord proposées par le CPAS à l'entreprise. Elle accompagne alors simultanément cinq ouvriers « vers une insertion professionnelle durable et de qualité ». La première étape est «d’évaluer ensemble les freins à lever - qu'ils soient d’ordre personnel ou professionnel - et d’ensuite acquérir de l’expérience et des compétences dans les quatre filières d’activité ». S'ils sont spécialisés dans l'une ou l'autre filière, les ouvriers sont formés pour être polyvalents. Un atout sur le marché de l'emploi.

Mais la réussite du programme ne se juge pas seulement à l'aune du taux d’emploi à la sortie. Les douze ouvriers qui en sont sortis ont d'ailleurs connu des fortunes diverses. « D’autres facteurs sont primordiaux : on mesure le chemin parcouru par rapport à une situation de départ difficile », explique Vincianne Gilard. Elle cite l'importance de la discipline, de la création d'un réseau social, de l’acquisition des codes du travail, d'une confiance en soi retrouvée.

« L’objectif est que la personne en insertion ait un projet professionnel et soit capable de l’initier ».
Vincianne Gilard, directrice de Cyréo

L'emploi chez Cyréo est un « tremplin », estime Jacques, pour qui c'est le premier jour de travail. L'interruption a été longue, après avoir été licencié lors d'une restructuration du personnel. Ce « touche-à-tout », dit-il de lui, a saisi l'opportunité d'un emploi « où ça bouge » plus que pour les compétences qu'il peut y acquérir.

« Cet emploi m'a permis de remettre le pied à l'étrier », explique pour sa part Sébastien tout en rangeant sur les étagères cafetières et grille-pain. Maçon, des problèmes de santé l'ont longtemps éloigné de l'emploi. Après huit mois chez Cyréo, il est pressenti pour y être engagé et y « diriger une petite équipe », souligne Vincianne Gilard. Dans cette perspective, il suivra une formation adaptée à cette nouvelle responsabilité. Si actuellement, Cyréo emploie 3,5 équivalents temps plein (soit quatre personnes), la volonté est de créer de l’emploi en interne pour ce public cible.

La journée continue pour Sébastien et Jacques, qui s'en vont pour une dernière collecte chez Agricovert. Situé derrière le local de stockage, le magasin fournit de l'électro usagé et le revend lorsqu'il est réparé. « Il existe des critères de tri, explique Christian. Il est d'abord visuel : les objets ne doivent pas être cassés, doivent être munis des accessoires, correspondre aux standards actuels, qu'il n'y ait pas de rouille et qu'ils ne soient pas jaunis. Après la réparation, l’appareil doit être conforme à l’usage de l’appareil neuf. »

Tri, nettoyage, test final et encodage informatique, ces étapes précèdent donc la réparation en tant que telle. « Les activités choisies permettent de démarrer par des tâches de base et d’évoluer vers des tâches plus complexes, voire de gérer une équipe. Il y a donc une progression dans l’activité au sein de la société », explique Vincianne Gilard. « J'aime la variété des tâches », explique avec bonhomie Sébastien, ouvrier chez Cyréo depuis huit mois.

Bâches, cimetière et canalisations

« Nous avions dès le début en tête que cette filière ne serait pas l’unique activité de la société », se souvient Vincianne Gilard. Elle s'est donc diversifiée, au gré des opportunités.

En 2016, Cyréo s'est donc lancée dans la valorisation des bâches publicitaires. « Ces matériaux ont une longue durée de vie, contrairement au message qu’il véhicule, qui est très vite périmé. Les bâches sont donc rapidement envoyées à l’incinérateur », pointe Vincianne Gilard. Cyréo les récupère et leur donne une seconde vie en les transformant en sac, porte-clés, étui, bâches d'exhumation...

Par ailleurs, l'entreprise offre une série de services aux communes « afin de les aider dans la gestion dynamique de leurs cimetières ». Entretien de sépultures mais surtout des espaces verts, les ouvriers s'attachent à rendre les cimetières « accueillants pour les familles et la nature ».

Dernièrement, Cyréo s'est également engagé auprès de communes du territoire de deux provinces à entretenir les bornes de canalisation de gaz. « On nous l’a proposé et les compétences acquises dans les autres filières nous permettent d’assumer cette mission-là. Cela permet de valoriser les talents », se réjouit Vincianne Gilard.

La force de cette diversité est de pouvoir « moduler les activités selon la demande et de mobiliser les ouvriers en fonction de celle-ci. »

Ces activités ont un impact économique non négligeable puisqu'elles permettent, outre les emplois qu'elles créent, de redynamiser le tissu économique local grâce aux partenariats noués tant pour la collecte que pour la vente.

Un impact environnemental positif

« La quantité de déchets électros produits augmente de 3 % par an », observe Vincianne Gilard. Les activités de Cyréo permettent de contrer cette tendance. « En les réparant, on augmente la durée de vie des objets, on lutte contre l’obsolescence programmée et on préserve les ressources ». Le travail de réparation est cependant contrarié par des « stratégies mises en place par les concepteurs pour défavoriser la réparation et le réemploi », regrette Christian.

Quant aux cimetières, ils sont entretenus sans produits phytosanitaires ni eau de javel afin de préserver l’environnement. L’usage de pesticide étant, depuis le début de l’année, une interdiction en Région wallonne.

Vidéo : Valentine Van Vyve
Photos : Jean-Luc Flémal