Le hub humanitaire

Une bouffée d'air

Vendredi 10 mai, une semaine avant l'expulsion

Une porte métallique est gardée par deux agents de sécurité. T., que nous avons rencontré au niveau zéro, montre son ticket. Il peut entrer. D’autres font encore la file pour obtenir le précieux sésame. Pour accéder au hub humanitaire, où se regroupent les associations qui leur viennent en aide, les exilés doivent obtenir un des 200 tickets quotidiennement distribués par les bénévoles. Nous montons trois étages.

Un peu à bout de souffle, nous arrivons enfin. Directement, l’accueil se fait par Médecins du Monde. Besoin d’un médecin ? De vêtements ? D’un appel téléphonique ? Chaque personne reçoit un document avec plusieurs choix qu’il doit entourer. Dans ce lieu de repos et de conseils, chacun a aussi droit à une heure pour recharger son téléphone.

Le hub est bondé. Nous croisons des gens d’Érythrée, du Soudan, d’Éthiopie… Les nationalités sont nombreuses. Les bénévoles se mélangent aux exilés, tout le monde se connaît. Des sourires s'échangent. Certaines mines sont défaites, aussi.

« Vous savez, ici, beaucoup de personnes ont le mental qui lâche. »

Nous allons nous installer avec T. dans un endroit calme. « Vous savez, ici, beaucoup de personnes ont le mental qui lâche. Ils deviennent fou, ils ne se souviennent même plus de toi. C’est comme ça quand on réfléchit trop. Mais j’aime bien la Belgique. Les gens nous aident. Ce qu’on a ici, à la gare du Nord, cet endroit où nous ressourcer, nous ne l’avions pas à Calais, où j’étais avant. »

Étonnamment, en deux mois ici, il n’a mis les pieds que deux fois à l’intérieur de la gare. « Qu’est-ce que j’irais y faire ? Les gens me regardent bizarrement et, de toute façon, ce n’est pas un endroit où je me sens bien. »

Jeudi 9 mai, huit jours avant l'expulsion

« Des chaussures ? C’est demain la distribution ! Des pampers ? Je vais voir s’il nous en reste, j’arrive. »

Hélène est très demandée. C’est ici qu’elle est dans son élément. Elle nous explique avoir commencé comme bénévole au sein de la plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, comme tout le monde. Mais, rapidement, elle s’est investie corps et âme dans la cause. Très timide au début de l’entretien, elle ne peut se retenir dès qu’on la lance sur des sujets qui la heurtent. « Quand on est plein de haine et racisme, on ne peut qu’avoir de la violence envers celui qui nous pose problème. Il faut pouvoir cohabiter… Si ces gens-là étaient un peu plus instruits et éduqués, ils comprendraient la situation des exilés. Ce n’est facile pour personne. Les premiers à en pâtir, c’est les gars... »

Hélène nous explique que ces exilés n’ont rien à faire de leur journée. Ils doivent tuer le temps en attendant l’opportunité de quitter la Belgique, car ils ne sont qu'en transit. La gare du Nord abrite mille profils différents. Mais la Belgique n’est pas souvent un point de chute. La plupart essayent de passer en Angleterre et, dans ces cas-là, ils attendent une info, l’opportunité de monter dans un train, un bus… Ils partent alors ‘à la chance’, le jargon pour dire qu’ils tentent la traversée de la Manche. Hélène en revoit beaucoup quelques semaines plus tard à la gare, à la case départ, parce qu’ils se sont fait attraper. Ou alors elle ne les revoit plus jamais et espère qu’ils sont arrivés de l’autre côté. En attendant de partir ‘à la chance’, les migrants tuent le temps dans la gare. Ils essaient de se rendre les moins visibles possible, d'avoir l’air de simples passagers d’une gare quelconque. Assis sur un banc avec une casquette, un pote et leur téléphone. Ils rigolent. Ils essaient de se détacher de leur étiquette de ‘migrant’.

Hélène fait désormais partie du staff permanent au hub, où quatre associations sont présentes. En plus de la plateforme, il y a Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières et la Croix-Rouge. L’endroit est prêté gratuitement par AXA, propriétaire de cette partie du bâtiment.

« On va déménager bientôt. Axa planifie de rénover l'immeuble, on tire déjà sur la corde pour rester le plus longtemps possible. Normalement, on a trouvé quelque chose où on sera moins à l’étroit, à Tour & Taxis. C’est compliqué de trouver un endroit assez grand, d'au moins 1000 m2, qui ne soit pas trop loin de la gare du Nord et donc des exilés. » Le hub humanitaire quittera la gare de Bruxelles-Nord dans le courant du mois de juin.